European way of life

L’Eurovision, mythes et réalité

Chaque année au mois de mai, l’Europe se trouve prise d’une fièvre délirante, qui laisse les non-Européens parfaitement sceptiques : l’Eurovision, grand-messe du kitsch, de l’improbable musical et de la paillette facile, créée au milieu des années cinquante quand il fallait rassembler l’Europe autour de la paix et de la coopération, et balayer le spectre de la guerre. Qu’en est-il, soixante ans plus tard ?

Logo de la 60e édition de l'Eurovision, organisée par l'Autriche

Logo de la 60e édition de l’Eurovision, organisée par l’Autriche

 

  Une mascarade politique ?

Record de longévité pour un événement télédiffusé, l’Eurovision fête cette année ses 60 ans d’existence. Chaque année, on nous le dit, on nous le répète : l’Eurovision n’est pas politique, elle est d’abord une grande fête de la musique.

Cette année pourtant, les présentatrices autrichiennes Mirjam Weichselbraun et Alice Tumler se sont senties obligées de le rappeler pendant le décompte des points, alors que la chanteuse russe, Polina Gagarina, essuyait une larme sous les huées du public, exaspéré à l’annonce des votes plus que prévisibles des anciens satellites de l’URSS, qui tous ont consacrés leurs fameux « twelve points » à la Mère Russie.

L’Autriche, pays organisateur en 2015, avait cependant tout prévu après l’affront qu’avaient subi les sœurs Tolmachevy en 2014, huées à plusieurs reprises durant la soirée : un dispositif anti-sifflets avait été mis en place pour protéger la candidate russe durant son passage sur scène. En cas de sifflements intempestifs, des réducteurs sonores devaient empêcher que le son émis par le public ne soit retransmis en direct devant les 200 millions de téléspectateurs. Par ailleurs, Polina Gagarina portait non pas une, mais deux oreillettes pour l’isoler du public.

Bien entendu, l’Eurovision est d’abord politique ; elle l’est de plus en plus. L’Eurovision, c’est l’Europe qui célèbre sa diversité et se tient la main pendant deux heures autour d’un spectacle unique en son genre. Puis, les deux heures suivantes, la vieille Europe ravive des réseaux d’alliances géopolitiques éculés dans le seul but de faire mordre la poussière au « Big Five », les cinq plus gros contributeurs de l’Eurovision, par là même toujours qualifiés d’office pour la grande finale : France, Royaume-Uni, Espagne, Italie et Allemagne. Depuis le milieu des années quatre-vingt-dix, les petits nouveaux tentent clairement de damer le pion aux plus anciens, et ça marche.

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  Une logique de blocs

2015, j’annonce : le retour de la Guerre Froide. Les participants ne votent désormais plus – sauf exception – pour une chanson, mais pour leurs voisins immédiats, proches politiquement, culturellement et géographiquement. Trois grands blocs peuvent ainsi être isolés :

  • Le bloc des ex-satellites de l’URSS, qui votent pour la Russie, qui le leur rend bien : Pays Baltes, Biélorussie (la dernière dictature d’Europe, au passage), Ukraine (qui n’a cependant pas participé cette année, pour cause de… guerre, eh oui), Géorgie, Azerbaïdjan, Roumanie, Bulgarie, Moldavie (qui vote à part quasi égale pour la Roumanie et la Russiesurprise).
  • Le bloc scandinave : on retrouve les Pays Baltes, des petits malins qui se mettent bien avec les Russes – parce qu’ils font peur, quand même, et les Scandinaves – parce qu’ils sont cools, quand même, la Norvège, la Suède, le Danemark, la Finlande et l’Islande. Parfois, les Pays-Bas ont le droit de jouer dans la cour scandinave.
  • Le bloc des Balkans, qui, après s’être étripé pendant vingt ans, s’étreint généreusement à l’Eurovision : Serbie, Monténégro, Albanie (qui se laisse la liberté de toujours voter pour l’Italie et la Grèce), Bosnie-Herzégovine (qui n’a pas participé cette année pour des raisons financières), Croatie et Slovénie.
Géopolitique des votes à l'Eurovision, travail personnel de Newsroom (CC BY-SA 3.0 via Wikimedia Commons)

Géopolitique des votes à l’Eurovision, travail personnel de Newsroom (CC BY-SA 3.0 via Wikimedia Commons)

D’autres sous-ensembles efficaces peuvent être repérés :

  • Le méli-mélo gréco-turc (tout est dans le nom, ajoutez Chypre et l’Arménie) : entre deux partitions ou génocides, on reste copains,
  • Les Pays Baltes : Riri, Fifi et Loulou, qui votent tous entre eux, dans n’importe quel sens,
  • La charité irlando-britannique : malgré une ou deux bombes encore fraîches sur le passage du Prince Charles, il faut savoir tourner la page.

Depuis 1997, soit près de vingt ans, aucun pays exclu de ces grands blocs n’a remporté le concours de l’Eurovision, sauf exception notable (interprète qui met tout le monde d’accord, symbole incontestable…) ; c’est le cas de l’Autriche, « anomalie » géopolitique, gagnante de l’édition 2014 grâce à Conchita Wurst. L’Autriche finira cependant dernière en 2015, une première dans l’histoire pour le pays organisateur, ex-aequo avec la pauvre Allemande, Ann-Sophie, qui n’aurait même pas dû se trouver là.

Petit guide illustré des logiques de votes à l'Eurovision, à l'intention des non-initiés, dessin de i.imgur.com

Petit guide illustré des logiques de votes à l’Eurovision, à l’intention des non-initiés, dessin de i.imgur.com

 

  La débandade de l’Europe occidentale

Qui sont alors les grands perdants ? L’Europe de l’Ouest, bloc qui fonctionnait encore il y a cinq ou six ans, et désormais totalement désagrégé. L’Espagne, le Portugal, la France, l’Italie, l’Allemagne, la Belgique et les Pays-Bas, ne votent plus les uns pour les autres. La France, couillonne en titre, continue de voter pour ses voisins qui s’en fichent comme de leur première fricadelle.

Cette année, elle a confié ses précieux douze points points à la Belgique, tout comme les Pays-Bas. Oui parce qu’en Belgique, il y a des Wallons, qui parlent français, et des Flamands, qui parlent néerlandais. Il y a aussi des Allemands, puisque l’Allemagne a donné huit points à la Belgique : cela suffit pour les cantons allemands de Belgique. En revanche, cette dernière a donné ses douze points à… l’Azerbaïdjan. Va donc comprendre ce dessous des cartes, auquel Arte et Jean-Christophe Victor ne se sont pas encore intéressés.

S’il y a parmi vous des candidats aux concours de Science Po., de l’ENA ou du Quai d’Orsay, inutile d’éplucher les travaux de Pierre Verluise, fondateur du séminaire de géopolitique de l’Europe à l’École de guerre : regardez l’Eurovision.

 

  Et la France, dans tout cela ?

Traitons désormais de la question qui vous taraude tous : la France peut-elle encore gagner l’Eurovision ? En l’état actuel des choses, non. On a pourtant tous essayé : le décalé avec Sébastien Tellier en 2008 ou le super-décalé avec les Twin Twin (bons derniers en 2014), l’exotique en 1992 ou plus récemment en 2010 avec Jessy Matador, les vocalises corses en 2011 avec Amaury Vassili, la bimbo haute-couture avec Anggun en 2012… Mais depuis Patricia Kaas, huitième en 2009 et idole de la Grande Russie (il n’y a pas de hasard…), les Français sont des scoumounards abonnés aux dernières places du classement. Et il n’y a aucune raison que cela change à moins de modifier le règlement en introduisant deux règles simples : l’interdiction de voter pour un pays voisin, et l’obligation de chanter dans sa langue. Je connais des Suédois ou des Estoniens qui feraient moins les malins.

La France fait donc un four en 2015 : comprendre qu’elle ne récolte que quatre points, versés par Saint-Marin, et l’Arménie. C’est dire notre situation diplomatique sur l’échiquier européen, même si les diasporas reste un facteur de vote, la communauté arménienne étant très importante en France (outre Charles Aznavour, songeons à la communauté arménienne de Marseille, par exemple) et entretenant des liens forts avec son pays d’origine (qui vote).

Prenons également exemple sur la Suède, qui a mis en place un système de sélection imbattable, puisqu’un jury national et international choisit le candidat qui représentera la Suède au concours. Si la chanson a déjà bien fonctionné devant une sélection internationale, il n’y a donc aucune raison pour qu’elle se crash au concours. Sur les cinq dernières années, la Suède a été sur le podium quatre fois. Coïncidence ?

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  Le Suédois Måns Zelmerlöw, beau gosse légèrement homophobe remporte l’édition 2015

Le Suédois Måns Zelmerlöw, lauréat du 60e concours de l'Eurovision, photo de Ailura (CC BY-SA 3.0 via Wikimedia Commons)

Le Suédois Måns Zelmerlöw, lauréat du 60e concours de l’Eurovision, photo de Ailura (CC BY-SA 3.0 via Wikimedia Commons)

La débandade de l’Ouest profite donc, cette année encore, au bloc scandinave ; la machine de guerre suédoise, qui badine encore moins avec l’Eurovision qu’avec le Nobel a donc encore fait la preuve de son efficacité. Elle avait misé cette année sur Måns Zelmerlöw, belle gueule de 28 ans qui proposait un revival discret du pantalon en skaï.

Très vite, la twittosphère s’émeut de la plastique parfaite de ce candidat au charisme d’huître, et plus vite encore, fait ressurgir les casseroles du beau viking : l’année passée, lors d’une émission télévisée suédoise dont le concept rappelle le 93, Faubourg Saint-Honoré d’Ardisson sur Paris Première, Måns Zelmerlöw avait tranquillement tenu des propos homophobes, déclarant notamment que les « hommes naissent avec une attirance naturelle pour les femmes », et que l’homosexualité était « anormale ». La vidéo est à voir ici, en suédois pour les initiés, mais les attitudes des autres invités témoignent d’un certain malaise. Depuis, Måns Zelmerlöw s’est excusé publiquement et la Suède a bien voulu oublier cette histoire.

La preuve ? Personne n’en a parlé, rien ne filtre sur la première page des résultats Google pour « Måns Zelmerlöw » et je n’ai guère vu cette mention dans les médias traditionnels depuis sa victoire. Pas question de voler la victoire de la Suède à l’Eurovision, qui, s’il elle avait bénéficié d’un règlement aussi strict que celui de Miss France, n’aurait peut-être même pas laissé concourir le Suédois.

C’est donc ça, l’Eurovision : en 2014, Conchita Wurst, superbe drag queen barbue et militante LGBT notoire (« dégénérée » selon Poutine, une marque d’intérêt à coup sûr) remportait le concours pour le compte de l’Autriche en déclarant « we are unstoppable ! »… Jusqu’à l’année suivante pourrait-on croire, et la victoire de ce bellâtre suédois homophobe, qui ne s’est pas privé de tomber avec effusion dans les bras de Conchita, un peu interdite.

À croire que l’Eurovision est à l’image de l’Europe. Une Europe qui affiche sa diversité, où les homosexuels combattent pour faire reconnaître leurs droits en tant qu’individus et citoyens à part entière, mais également une Europe taraudée par le spectre des extrêmes, jusqu’à la Scandinavie où l’extrême-droite se ménage actuellement une percée confortable. L’Eurovision n’est donc pas qu’une séquence d’exhibition kitsch aux allures de foire tératologique du XIXe siècle, mais elle reflète aussi les préoccupations de son temps.

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  2 comments for “L’Eurovision, mythes et réalité

  1. Laura
    25 mai 2015 at 21 h 43 min

    En ton honneur, et pour marquer ces dix ans d’amitié, j’en ai regardé quelques minutes. Et effectivement, je m’étais fait la remarque que nul besoin de suivre les infos, l’Eurovision en condense les idées d’une année et leurs effets en quelques heures.

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