European way of life

Il y a 100 ans : le récit de Stefan Zweig sur l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand, le 28 juin 1914

Séjournant alors à Baden, l’écrivain autrichien Stefan Zweig se rappelle, dans Le Monde d’hier (1942), du moment précis où il apprit la nouvelle de l’assassinat de l’héritier du trône austro-hongrois, un événement qui allait précipiter l’Europe dans la guerre, il y cent ans, jour pour jour. 

« En clairs vêtements d’été, joyeuse, insouciante, la foule affluait dans le parc devant le kiosque à musique. La journée était douce ; le ciel sans nuage s’étendait au-dessus des larges couronnes des châtaigniers et c’était un vrai jour à se sentir heureux. […] quand soudain la musique se tut au milieu d’une mesure. Je ne savais pas quel morceau jouait l’orchestre de l’établissement de bains. Je sentis seulement que la musique avait cessé tout d’un coup. Instinctivement, je levai les yeux de mon livre. La foule qui se promenait entre les arbres comme une seule masse claire et flottante semblait elle aussi se transformer ; elle aussi interrompait subitement son va-et-vient. Il devait s’être passé quelque chose. Je me levai et vis que les musiciens quittaient leur kiosque. Cela aussi était singulier, car le concert durait d’ordinaire une heure ou plus. Il fallait que quelque événement eut provoqué cette interruption. En m’approchant, je remarquai que les gens se pressaient en groupe devant le kiosque à musique autour d’une communication, qui, de toute évidence, venait d’y être affichée. C’était, comme je l’appris au bout de quelques minutes, la dépêche annonçant que Son altesse impériale, l’héritier du trône François-Ferdinand et son épouse, qui s’étaient rendus en Bosnie pour assister aux manoeuvres, y avaient été victimes d’un assassinat politique.

Une foule toujours plus nombreuse s’amassait devant ce placard. On se communiquait de proche en proche la nouvelle inattendue. Mais, pour faire honneur à la vérité, on ne pouvait lire sur les visages aucune consternation ni aucune amertume. Car l’héritier du trône n’était nullement aimé. […] François-Ferdinand […] manquait de ce qui est, en Autriche, d’une importance immense pour se faire une véritable popularité : l’amabilité personnelle, le charme humain et les manières sociables. […] la nouvelle de son assassinat n’éveilla donc aucune sympathie profonde. Deux heures après, on ne pouvait plus observer aucun signe de deuil véritable. Les gens bavardaient et riaient, tard le soir la musique se remit à jouer dans les cafés. Ce jour-là, il y eut beaucoup de gens en Autriche qui respirèrent en secret, soulagés que cet héritier du vieil empereur eût été éliminé au profit du jeune archiduc Charles, infiniment plus aimé. »

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