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Destination express : Matera, Italie

On l’appelle aussi la deuxième Bethléem : un peu à l’écart des grandes routes touristiques, Matera figure néanmoins sur la liste du patrimoine mondial de l’Humanité grâce à ses Sassi, creusés dans le tuf par l’eau de la Galvina, le temps et les hommes.

Sassi di Matera, Basilicate, Italie, 2006 © Eurofluence.

Sassi di Matera, Basilicate, Italie, 2006 © Eurofluence.

Cette cité de 60 000 habitants est située en Basilicate, l’ancienne Lucanie, une discrète région du Sud de l’Italie coincée entre deux provinces plus célèbres, la Campanie et les Pouilles.

Longtemps, la Basilicate fut une région reculée et miséreuse, qui présente d’ailleurs les seules zones désertiques d’Europe. Le fascisme y exilait ses opposants, comme Carlo Levi, en 1935. Ce dernier tira de son exil en Basilicate un récit qui rendit Matera célèbre dans toute l’Italie et bien au-delà : Le Christ s’est arrêté à Eboli (Cristo si è fermato a Eboli) publié en 1945.

Les Sassi di Matera s’ouvrent comme une plaie béante au cœur de la ville. Longtemps la honte de l’Italie, ce réseau d’habitats troglodytes occupés depuis le paléolithique a été vidé de ses derniers habitants dans les années 1950. 20 000 personnes y vivaient dans des trous : hommes, femmes, enfants, vieillards, bêtes. Tout ce que l’Italie comptait de plus pauvre passait le plus clair de son temps à l’extérieur des habitations, entretenant une forte sociabilité autour des placettes qui polarisent les Sassi. Ni eau, ni électricité, une fenêtre parfois.

Sassi di Matera, Basilicate, Italie, 2006 © Eurofluence.

Sassi di Matera, Basilicate, Italie, 2006 © Eurofluence.

Jusqu’à l’Après-Guerre, Matera était le symbole de la misère noire de certaines populations du Sud de l’Italie, décimées par l’insalubrité, la pauvreté et la malaria. Les populations des Sassi ont été relogées dans des immeubles neufs, avec vue sur le cratère de tuf.

Les Sassi sont restés ainsi, royaume des vents et des chats pustuleux, jusqu’en 1993, date à laquelle le site est classé au Patrimoine mondial de l’Humanité. Dès lors, les Sassi deviennent un symbole de renouveau de la ville ; ils sont réinvestis par des amoureux de la pierre et quelques bourgeois-bohême qui y ouvrent des hôtels de luxe confidentiels au style minimaliste (claustrophobes, s’abstenir). Depuis 2005, la loi a été modifiée : les étrangers, et non plus seulement les résidents de Matera peuvent s’atteler à redonner vie aux Sassi.

Matera attire à elle les curieux d’Histoire et les passionnés d’écologie. Les Sassi sont en effet un exemple unique d’un mode de vie ancestral qui a su maintenir une relation harmonieuse avec son environnement, notamment dans la gestion de son approvisionnement en eau.

C’est dans ce décor où il a vu l’antique Judée que Mel Gibson est venu tourner La Passion du Christ il y a dix ans, mettant Matera sous les feux des projecteurs.

Sassi di Matera, Basilicate, Italie, 2006 © Eurofluence.

Sassi di Matera, Basilicate, Italie, 2006 © Eurofluence.

J’ai suivi Mel Gibson de peu, et ai visité Matera en 2006, à une époque où les Sassi étaient encore relativement déserts : 350 familles. J’ai cheminé à travers ces pièces d’un décor de crèche amoncelées sur les flans d’un profond ravin, dominées par une forteresse inachevée et une église rupestre byzantine, dont la croix monumentale fichée en terre surplombe la falaise. On passe devant des portes défoncées, fermées pour la dernière fois il y a plus d’un demi-siècle, par un bout de ferraille. Ce que je retiens des Sassi, c’est le silence.

 « Je m’éloignai encore un peu de la gare et j’arrivai à une route bordée d’un côté par de vieilles maisons, de l’autre par un précipice. Dans ce précipice se trouve Matera. Mais comme la côte descendait presque à pic, on ne voyait à peu près rien de l’endroit où j’étais. J’apercevais seulement, en me penchant, des terrasses et des sentiers qui cachaient la vue des maisons. En face, se dressait une montagne nue et aride, d’une vilaine couleur grisâtre, sans la moindre trace de culture, sans un arbre : de la terre et des pierres, sous le soleil. Au fond, un méchant torrent, le Bradano, un peu d’eau sale, croupissante entre les cailloux des berges. Le fleuve et la montagne avaient un aspect sombre et mauvais, qui serrait le coeur. La forme de ce ravin était étrange, on aurait dit deux moitiés d’entonnoir, placées l’une à côté de l’autre, séparées par un petit éperon et réunies à la base en une pointe, où l’on apercevait d’en haut une église blanche, Santa Maria de Idris, qui semblait sortir de sous la terre ; les cônes renversés, ces entonnoirs s’appellent Sassi : Sasso Caveoso et Sasso Barisano.

« C’est ainsi, qu’à l’école, nous nous représentions l’enfer de Dante. Je commençai, moi aussi, à descendre par un chemin muletier de cercle en cercle. Le sentier, extrêmement étroit qui descendait en serpentant passait sur les toits des maisons, si on peut les appeler ainsi. Ce sont des grottes creusées dans la paroi d’argile durcie du ravin, chacune d’elles a une façade sur le devant, certaines sont même belles, avec de modestes ornements du XVIIIe siècle. Ces semblants de façades taillées verticalement dans le roc deviennent légèrement saillantes dans leur partie supérieure par suite de l’inclinaison de la côte : c’est par cet espace étroit entre les façades que passe la route qui est en même temps un toit pour ceux qui habitent en dessous. Les portes étaient ouvertes à cause de la chaleur. Je regardais en passant et j’apercevais l’intérieur des grottes, qui ne voient le jour et ne reçoivent l’air que par la porte. Certaines n’en ont même pas, on y entre par le haut, au moyen de trappes et d’échelles. Dans ces trous sombres, entre les murs de terre je voyais les lits, le pauvre mobilier, les hardes étendues. Sur le plancher étaient allongés les chiens, les brebis, les chèvres, les cochons. Chaque famille n’a, en général, qu’une seule de ces grottes pour toute habitation et ils y dorment tous ensemble, hommes, femmes, enfants et bêtes. Vingt mille personnes vivent ainsi. Des enfants, il y en avait un nombre infini. Dans cette chaleur, au milieu des mouches et de la poussière, il en surgissait de partout, complètement nus ou en guenilles. Je n’ai jamais eu une telle vision de misère, et pourtant, je suis habituée, c’est mon métier à voir chaque jour des dizaines d’enfants pauvres, malades et mal soignés. Mais un spectacle comme celui d’hier, je ne l’aurais même pas imaginé. J’ai vu des enfants assis sur le seuil de leur maison, dans la saleté, sous le soleil brûlant, les yeux mi-clos et les paupières rouges et enflées ; les mouches se posaient sur leurs yeux, et eux restaient immobiles, sans même faire le geste de les chasser. C’est ainsi, les mouches se promenaient sur leurs yeux et eux ne semblaient même pas s’en apercevoir. C’était le trachome. Je savais qu’il en avait par ici, mais de le voir ainsi, au milieu de la saleté et de la misère, c’est différent.

« Je rencontre d’autres enfants aux petits visage ridés de vieillards squelettiques et affamés, la tête pleine de croûtes et de poux. Mais la plupart avaient de gros ventres enflés, énormes, et de pauvres visages, jaune de malaria. Les femmes qui me voyaient regarder par les portes, m’invitaient à entrer : j’ai vu dans ces grottes sombres et puantes des enfants couchés par terre, sous des couvertures en lambeaux, qui claquaient des dents, en proie à la fièvre. D’autres se traînaient à peine, à qui la dysenterie n’avait laissés que la peau sur les os. D’autres avaient des visages de cire, et me semblaient souffrir d’une maladie encore plus grave que la malaria, quelque maladie tropicale peut-être, comme le kala-azar, la fièvre noire. Les femmes, maigres, leurs nourrissons sous-alimentés et sales accrochés à leurs seins flétris, me saluaient avec une gentillesse triste et résignée : il me semblait, sous ce soleil aveuglant, être tombée au milieu d’une ville frappée par la peste. Je continuai à descendre au fond du puits, vers l’église et une foule d’enfants, toujours croissante, me suivait à quelques pas de distance. Ils criaient quelque chose mais je ne parvenais pas à saisir ce qu’ils disaient dans leur jargon incompréhensible. Je continuai à descendre et eux me suivaient sans cesser de m’appeler. Je crus qu’ils demandaient l’aumône et je m’arrêtai. Alors seulement, je pus distinguer les paroles qu’ils criaient, maintenant, tous en choeur : « Signorina, dammi u chine ! Mademoiselle, donne-moi de la quinine ! ». Je distribuai le peu de monnaie que j’avais sur moi, pour qu’ils achètent des bonbons ; mais ce n’était pas cela qu’ils voulaient, et ils continuaient tristes et obstinés, à réclamer la quinine. Nous venions d’arriver au fond du trou, à Santa Maria de Idris, une belle église baroque, et en levant les yeux je vis enfin apparaître comme un mur oblique, Matera toute entière. De là, on dirait presque une ville comme les autres, les façades des grottes, qui ressemblent à des maisons blanches et alignées, me regardaient par les yeux noirs de leurs portes. C’est vraiment une très belle ville, pittoresque et saisissante. Il y aussi un beau musée avec des vases grecs historiés, des statuettes et des monnaies anciennes, trouvés dans les environs. Pendant que je le visitais les enfants étaient restés dehors, au soleil, et attendaient la quinine. »

Carlo Levi, Le Christ s’est arrêté à Eboli (Cristo si è fermato a Eboli), 1945 (1948 pour la traduction française aux éditions Gallimard).

Sassi di Matera, Basilicate, Italie, 2006 © Eurofluence.

Sassi di Matera, Basilicate, Italie, 2006 © Eurofluence.

Retrouvez l’animation de la ville moderne et faites une pause déjeuner à la Trattoria Lucana pour vous assurer que la mémoire du tournage de La Passion du Christ est encore vive à Matera ! Le chef Gigi la cultive en tapissant les murs de son établissement (et les menus…) des photos prises en compagnie de Mel Gibson, dont l’équipe avait ses habitudes à la trattoria. Cette trattoria traditionnelle propose une cuisine simple et efficace (oui, il y a des fettucine alla Mel Gibson…), antipastis format mezzé (soufflés de fromage à la ricotta, chicorée et purée de fèves, poivrons farcis…). Vous pourrez vous passer de dîner !

Chef Gigi & Mel Gibson, Trattoria Lucana, Matera, Basilicate, Italie, 2006 © Eurofluence.

Chef Gigi & Mel Gibson, Trattoria Lucana, Matera, Basilicate, Italie, 2006 © Eurofluence.


Trattoria Lucana

  via Lucana, 47, 75100, Matera

  +39 0835 336117


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